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COINCER la BULLE

A force de voir s'imposer les fusillades visuelles, les écrans qui vous explosent en marge du champ de vision dans le métro, dans les trains, dans les bus, les ascenseurs, la moindre file d'attente, les dialogues qui vocifèrent sur chaque bout de trottoir où on croise des quidams interdisant d'avancer à qui ne sort pas son portable, les rires dit conviviaux parce que le bonheur commence par faire beaucoup de bruit, les mastications bouche ouverte montrant qu'on est entre soi, les langues qui claquent sur kebabs dans toutes les salles d'attente... L'équivalent pour tout dire d'une conjugalité étendue à la vie mondaine et sociale sans impliquer pour autant qu'on dise merci, bonjour ou même comment vas-tu... le nouveau gouvernement commença par instaurer un usage obligatoire des bulles sociabilisantes. Très chères, c'est vrai, très chères...  Or,  il fallait les payer si on voulait être tranquille. Ou si on avait déjà commis une grave infraction - comportement indiscret, désagréable, mal élevé: la liste de ce qui était permis se vit affichée dans les rues, les commissariats, les mairies -. Plus on avait commis de fautes, plus on devait payer cher si on voulait circuler.

 Elles pouvaient se gonfler à partir de votre corps jusqu'à épouser le vide, la forme de votre siège. Elles pouvaient résister au heurt d'un uniforme de contrôleur, à la rencontre d'un réverbère et bien sûr aux collisions, aux accrochages sur trottoir.

Ces bulles étaient capables de se déplacer en immeubles, de jour, de nuit, dans les gares, sur les grands boulevards déserts où trop de jeunes filles jadis avaient avancé dans l'ombre, bouche rivée comme les doigts à un rectangle lumineux tant elles mouraient de peur d'être attaquées sans témoin.

Les bulles pouvaient rester molles, se faire aussi translucides qu'une pellicule savonneuse ou se durcir comme du fer sur seule pression de leur habitant(e) sur un tableau de commande qu'on garde au creux de la main. Tout dépendait de leur porteur. Les bulles des délinquants avaient une paroi interne hérissée de piquants qui les punissait chaque fois qu'ils voulaient se montrer méchants

Les bulles opacifiées pour personnes bien notées les protégeaient de toute gifle involontaire, de tout regard importun, de toute question indue, toute odeur non désirée.

C'était des bulles magiques. Très chères. Vraiment très chères.

Qui possédait une des bulles extensibles jusqu'à Mars ou jusqu'à l'anneau de Saturne, rétractables dans un carré gros comme un porte-monnaie, une bulle de privilégié utile à la société disposait du droit moral d'être invisible, invincible, totalement indivisible. Ce qui compte énormément pour des amants enlacés refusant de se lâcher un public comme en privé, pour une mère et son enfant en période d'allaitement...

Et puis ce nouveau droit physique ou même dermatologique de paraître incorruptible, reposé, lisse, intact dont tous voulaient profiter! Je pense à l'air de jeunesse des propriétaires de BULLES qui les gonflaient dès le réveil durant leurs plages de repos, c'est-à-dire tout le temps. Pour se protéger aussi du soleil devenu dangereux, des pluies acides, des neiges, des grêles capables de tuer un âne, une tortue sous carapace, un hippopotame flottant sur une sombre rivière... bref des incidents météo occasionnant des lésions à ceux qui vivent encore dans un espace 'naturel' sans qu'on puisse déterminer s'ils sont fainéants ou riches...

Extrait de " La guérison des planètes". 2013.2014.

Couple de coinceurs de bulle

Couple de coinceurs de bulle